La vocation de moine bâtisseur, porteur de bonne parole est-elle compatible avec celle de soldat le plus souvent en opposition avec ce concept ?
Cela n’apparaît-il pas comme une véritable contradiction ? C’est ce à quoi nous nous efforcerons de répondre.
Pour l’Eglise, à cette époque, il s’agit à la fois d’humaniser la guerre, de la rendre moins atroce, moins meurtrière et de minimiser la lutte entre deux civilisations : chrétienne d’une part, musulmane de l’autre.
Plus tard, l’existence des Templiers, chevaliers du Temple, aura pour but de mettre en valeur à la fois le gouvernement d’un pays autant que sa grandeur sur le monde. Certes, bien des questions relatives à l’existence du Temple sont restées inexplicables donc inexpliquées mais rien ne prouve qu’elles soient du domaine de cet ordre. Quoi qu’il en soit, les Templiers eurent une existence monastique rigoureuse qui en fit à la fois des religieux et des soldats mais aussi des régisseurs, des administrateurs, parfois des diplomates mais aussi et surtout des banquiers.
Comme il a été précisé dans le numéro 4 des livrets « Avesnes-le-Sec au fil du temps », la fondation du mouvement est contemporaine de la première croisade.
Appelé tout d’abord « l’ordre des Pauvres Chevaliers du Christ » par ses fondateurs Hugues de Payns et Geoffroy de St Omer, il devint plus tard tout simplement l’Ordre du Temple. Tous deux se mirent au service du Roi de Jérusalem couronné dans l’église de Bethléem le jour de Noël de cette année 1119.
Les premiers Templiers conservèrent les us et coutumes des chanoines réguliers du Saint Sépulcre lesquels rituels provenaient indirectement de Godefroy de Bouillon qui fut aussi l’instigateur de la croisade des seigneurs laquelle avait abouti à la prise de Jérusalem en 1099. L’ordre du Temple reçut sa règle de Saint Bernard au concile de Troyes en 1128 dont les actes révèlent les noms des quatorze chevaliers sous la présidence du cardinal d’Albano, ancien prieur de Saint Martin des Champs à Paris.
L’assemblée conciliaire comprenait également douze archevêques et évêques, quatre abbés bénédictins et quatre abbés cisterciens (de l’abbaye de Cîteaux).
La rivalité existant entre Saint Bernard et le comte de Champagne Hugues de Troyes freina un moment le développement du mouvement templier mais la bulle pontificale de 1163 après celle de 1139 accrut considérablement ses privilèges.
Il en résulta tant en Orient qu’en Occident un accroissement du nombre des frères et de leurs biens. A la mort de Robert de Craon, deuxième maître du Temple, on comptait deux ensembles de trois cent cinquante chevaliers prêts au combat ainsi que mille deux cents sergents et bien d’autres membres à temps tous attitrés à la Maison de Jérusalem. De nombreux Templiers s’établirent dans les provinces jusqu’en Espagne, au Portugal, en Allemagne (Trèves) et en Italie.
On a compté à l’époque jusqu’à 3468 châteaux, forteresses ou maisons dépendantes placées sous l’autorité du Commandeur. Certains
commandeurs majeurs supervisaient plusieurs maisons dans une même région ce qui est le cas pour la commanderie des Templiers d’Avesnes-le-Sec.
L’ordre des Templiers était régi par une organisation très stricte.
Ils obéissent parfaitement à leur supérieur, ils évitent tout superflu dans la nourriture et les vêtements. Ils vivent en commun dans une société agréable, mais frugale, sans femmes ni enfants,
sans posséder rien en propre, pas même leur volonté…
Ils ne sont jamais oisifs et quand ils ne marchent point à la guerre, ce qui est rare, ils raccommodent leurs armes ou leurs habits et font enfin ce que le maitre leur ordonne. Ils détestent les échecs, les dés, la chasse et la fauconnerie.
A l’approche du combat, ils s’arment de foi au-dedans et de fer au dehors, sans ornement sur eux ni sur leurs chevaux, ils chargent vigoureusement l’ennemi sans craindre le nombre et la fureur des barbares, se confiant non en leur force mais en la puissance du dieu des armées, ainsi ils joignent ensemble la douceur des moines et le courage des soldas.
Selon Saint Bernard : « le chevalier du Christ donne la mort en tout sécurité et la reçoit avec plus d’assurance encore. S’il meurt, c’est pour son bien, s’il tue, c’est pour le Christ. »
Au sommet de la hiérarchie se trouvait le Grand Maître dont les pouvoirs étaient toutefois limités par le chapitre qu’il se devait de consulter. Pour toutes les décisions importantes, il devait se ranger à l’avis de la majorité, ne disposant lui-même que d’une seule voix. Il bénéficiait personnellement d’un « équipement domestique » composé du chapelain, d’un clerc, de plusieurs sergents, d’un écrivain interprète, d’un ou plusieurs turcoples (chevaliers d’origine turque), d’un ou plusieurs écuyers.
Trois chevaliers de haut rang faisaient partie de son conseil et, en campagne, il était porteur du gonfanon baussant qui était l’étendard noir et blanc de l’ordre.
Puis venait le sénéchal qui le remplaçait en cas d’absence. Le maréchal détenteur de l’autorité militaire pouvait également remplacer l’un et l’autre de ces hauts personnages. Le Commandeur de la terre et du royaume de Jérusalem était aussi le grand trésorier de l’ordre. Un drapier s’occupait de l’habillement des frères.
Ensuite, après les commandeurs des 3 premières provinces (Jérusalem, Antioche, Tripoli) se succédaient les commandeurs des autres provinces.
Tous ces personnages étaient reconnus comme de grands dignitaires.
Les commandeurs des maisons, les commandeurs des chevaliers, les chevaliers puis les sergents comprenant notamment le sous maréchal, le gonfanonier, le cuisinier, le maréchal ferrant, complétaient les responsables du bon fonctionnement de l’ordre. A la base, les casaliers avaient la charge des fermes, les turcopliers commandaient les turcoples (les troupes légères auxiliaires) puis venaient les frères de métiers (maçons, selliers, bourreliers, tailleurs).Les chapelains dépendaient directement du Saint –Siège.
En appliquant une telle hiérarchie, en s’impliquant dans l’aventure des croisades, les Templiers ont bénéficié au départ d’une énorme popularité. Les dons en leur faveur affluaient.
Tout en étant un ordre militaire, le Temple accomplit dans les pays vivant une paix relative une œuvre civilisatrice importante en défrichant, en aménageant de vastes domaines dont les rapports allaient croissant.
Au fil du temps, le Temple acquit une richesse immense, un pouvoir synarchique indéniable. Cette situation ne manqua pas de provoquer des jalousies, excita des convoitises qui furent à l’origine de sa perte.
Des réformes opérées dans le Temple aboutirent finalement à un durcissement des statuts que de nombreuses bulles pontificales confirmèrent comme précédemment. Sous l’impulsion de Raymond de Lille (l’un des deux Templiers à être canonisés par la suite) Martin IV essaya d’unir Templiers et Hospitaliers. En vain. Plus tard, le grand maître Jacques de Molay refusa également cette fusion que présenta le pape Boniface VIII.
L’opulence de l’ordre du Temple provient de nombreuses sources de profit :
- les dotations : les seigneurs faisant vœu de pauvreté au moment d’entrer dans l’ordre lui apportent tout ou partie de leurs viens afin d’obtenir le « salut de leur âme » selon la formule consacrée. Tous donnent au Temple, qui un champ, qui une vigne, certain une maison, un autre une rente. C’est l’époque des Croisades, cela répond à un grand élan de foi.
- Les activités commerciales : non seulement, ils vendent les produits résultant de l’exploitation des domaines des commanderies, mais ils se réservent l’exclusivité de certains négoces.
- Les quêtes et redevances : ils sont autorisés, une fois l’an, à faire des quêtes, à percevoir la dîme sur les terres provenant de donations et des redevances sur les moulins, pêcheries, chasse, foires et marchés.
L’ordre du Temple s’est révélé décadent après la chute de Saint Jean d’Acre succédant à la prise du Krak des Chevaliers en 1271.
Après la chute de Saint Jean d’Acre tombé en 1291 aux mains des musulmans, l’action des Templiers se concentra en France.
L’entrée dans l’ordre ayant été refusée au roi de France Philippe le Bel, celui-ci décida de les faire supprimer. Il faut dire qu’après les Etats Généraux de 1304, les besoins en argent étaient devenus tellement pressants face à un ordre si riche qu’il était devenu le banquier des monarchies environnantes, des princes et des papes eux-mêmes. La tentation était forte de s’accaparer leurs biens en les excommuniant puis les exécutant.
Le vendredi 13 octobre 1307 à l’aube, tous les Templiers de France furent arrêtés et emprisonnés. Le roi prit possession de la Tour du Temple où se trouvaient le trésor et les livres de compte.
Les Templiers de Paris au nombre de cent quarante puis ceux de province furent soumis à la question, subirent les pires tortures (ruse, mensonge, chevalet, bûcher) et furent contraints d’avouer des ignominies incroyables avant de se rétracter.
Nous ne reviendrons pas sur le sort réservé aux Templiers d’Avesnes-le-Sec venus assister au procès de leurs frères. Ils furent arrêtés par le Prévôt de Paris puis libérés sur l’intervention de la Cour Pontificale qui admit de les considérer comme citoyens de l’Empire et non comme sujets du Roi de France.
Une règle était observée quant à la vie conventuelle des Templiers. Les devoirs religieux leur imposaient d’assister aux offices dits par les frères chapelains (dans chaque commanderie existait une chapelle). A certaines heures dites canoniales, ils se devaient de réciter un certain nombre de patenôtres. De la Toussaint à Pâques, chaque vendredi et à la veille de grandes fêtes, les jeûnes étaient observés de façon rigoureuse.
Les frères mangeaient dans le « palais » (nom donné au réfectoire) à raison de deux par écuelle, les restes étant distribués aux pauvres.
La discipline au sein de la communauté était très rude. Elle était exposée en deux parties énumérant les peines encourues pour manquement à la règle. Les peines allaient de l’exclusion ou perte de la maison à la privation de l’habit pour un an et un jour ou plus simplement la perte de l’habit pour trois jours, le jeûne, la mise en répit, sorte de pénitence dans l’attente d’une décision, la remise du fautif au frère chapelain, relaxe ou emprisonnement.
Le trousseau pour la vie conventuelle comprenait deux chemises, deux paires de chausses, deux braies, un justaucorps, une pelisse, deux manteaux dont un avec une fourrure pour l’hiver, une chape, une tunique et une ceinture. Les frères sergents étaient vêtus comme les chevaliers, cependant les étoffes étaient plus grossières et la couleur du manteau différente : blanc pour les chevaliers, noir pour les chapelains, les sergents et les écuyers.
La croix rouge de l’ordre, donnée par le Pape Eugène III en 1146 était appliquée sans distinction sur tous les manteaux.
Les frères couchaient avec leurs vêtements de dessous sur un sac ou paillasse. Ils avaient droit à un linceul ou drap ainsi qu’à deux couvertures : une étamine et une carpite. La tenue de campagne comportait un haubert et des chausses de fer, un heaume, des espalières, des souliers d’armer, un jupon d’armer. L’armement se composait d’un écu en bois recouvert de cuir, d’une épée, d’une lance, d’une masse turque et d’un couteau d’arme.
Deux sacs servaient à porter tout cet équipement. Aucune arme ni aucun écu ne pouvait être peint ou fourbi.
Dans les années qui précédèrent le procès intenté aux Templiers, de nombreux reproches leur ont été adressés. L’élan de foi qu’ils avaient provoqué leur avait accordé une telle confiance qu’ils devinrent rapidement un état très puissant au sein d’un domaine royal si faible que les premiers capétiens avaient tellement de mal d’affirmer d’abord à étendre ensuite. La richesse de l’Ordre, son brusque rayonnement, habituèrent peu à peu ses membres à vivre dans l’opulence, oublieux des « vœux de pauvreté, chasteté et obéissance » qu’ils avaient été amenés à prononcer à leur entrée dans la maison templière. D’autres griefs tenant aux mœurs, aux dérives les plous dégradantes sont venus plus tard semer le doute sur le bien fondé de leur existence à un moment où après la mort de Saint Louis en 1270, les croisades tout à coup s’essoufflaient.
L’ordre du Temple fut supprimé « mais non condamné ». Il fut injustement anéanti. La bulle de Clément V abolissait l’ordre sous l’influence de Philippe le Bel qui ne pardonnait aux frères du Temple ni leur richesse ni, surtout, d’avoir participé contre lui à la bataille de Courtrai en 1302.
Après le concile de Vienne en 1312, les Templiers se retirèrent dans diverses maisons religieuses ou dans l’ordre de Saint Jean de Jérusalem comme le signalaient de nombreux actes.
Revenons plus prosaïquement sur la commanderie d’Avesnes-le-Sec. Elle comprenait obligatoirement une chapelle, la demeure du maître des lieux, des bâtiments d’exploitation agricole, des abris pour le bétail (écuries, étable, bergerie..) également un abreuvoir, un pigeonnier lui donnant ses lettres de noblesse ainsi qu’une grange dîmière où l’on entreposait la dîme que les chevaliers du Temple étaient chargés de percevoir en lieu et place du clergé.
Leur domaine s’étendait des deux côtés de la rue qui mène de l’actuelle mairie à l’église puis de la mairie dans la direction opposée.
On prétend qu’elle rivalisa d’importance avec la commanderie du Piéton en Belgique. Les maisons templières de Beaulieu (Valenciennes) de Cagnoncles (Cambrésis) de Saint Aubin (Avesnois) et d’Avesnes Lez Aubert étaient sous sa coupe.
Le bailliage du Hainaut Cambrésis s’étendait du Cambrésis aux confins de la Flandre, du Hainaut belge aux confins de l’Artois englobant l’Ostrevant. Il se situait au centre d’un terroir particulièrement riche, fertile et partant très fécond.
Parmi les 47 ordres du Temple actuellement répertoriés et les quelques 60 ordres militaires pouvant prétendre à une spiritualité templière, en dehors des ordres maçonniques, on peut dire que seul l’ordre de Montesa au Portugal peut se qualifier de véritable successeur du Temple. Quant à l’ordre des Chevaliers de Malte, il n’a fait qu’hériter des biens temporels du Temple à partir de 1530.
En conclusion, nous baisserons le rideau sur un mouvement paraissant équivoque, à la fois religieux et ô combien militaire qui a marqué pendant des siècles la vie de notre commune au même titre que la pierre d’Avesnes qui a tant apporté à l’économie et au renom de nos armoiries.
Après un tel bilan tellement positif, notre commune doit survivre en surmontant ses dualités qui ne datent pas d’aujourd’hui et remontent aux temps les plus éloignés.
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